Ce cours de ghazal arabe 1re te fait rencontrer deux voix de l’amour en poésie arabe, séparées par treize siècles : مَجْنُونُ لَيْلَى, le « fou de Layla » de la légende bédouine, et نِزَار قَبَّانِي, poète syrien du XXe siècle. Tu apprendras le lexique des sentiments, la forme du vers arabe et la manière de dire un poème à voix haute.
Découvrir le ghazal arabe 1re : qu’est-ce que le ghazal ?
En arabe, la poésie d’amour s’appelle الغَزَلُ (ghazal). C’est l’un des grands thèmes de la poésie classique, à côté de l’éloge, de la satire ou de la description. Le poète y parle de l’être aimé, de la beauté, de l’attente et surtout de la douleur de l’absence.
Définition
Le ghazal ʿudhrî (الغَزَلُ العُذْرِيُّ) est une poésie d’amour chaste et fidèle, née dans la steppe d’Arabie aux VIIe et VIIIe siècles. Son nom vient de la tribu des Banû ʿUdhra (بَنُو عُذْرَةَ), dont les poètes étaient réputés pour leurs amours sincères et malheureuses. Le poète y aime une seule femme toute sa vie, et cet amour reste presque toujours impossible.
On l’oppose souvent au ghazal des villes, plus léger et plus joueur, qui décrit des rencontres et des aventures. Dans le ghazal ʿudhrî, au contraire, ce qui compte n’est pas la rencontre mais le manque : le poète vit de souvenirs et d’espérance.

Majnûn Layla, une légende du désert
Voici un texte écrit pour ce cours. Il résume la légende telle que les anciens recueils la racontent. Il est entièrement vocalisé : lis-le d’abord silencieusement, puis à voix haute.
قَيْسُ بْنُ المُلَوَّحِ شَاعِرٌ عَرَبِيٌّ عَاشَ فِي البَادِيَةِ فِي القَرْنِ السَّابِعِ المِيلَادِيِّ، كَمَا تَقُولُ الرِّوَايَاتُ القَدِيمَةُ.
أَحَبَّ قَيْسٌ ابْنَةَ عَمِّهِ لَيْلَى مُنْذُ الصِّغَرِ، وَكَانَا يَرْعَيَانِ الغَنَمَ مَعًا. ثُمَّ كَبُرَ حُبُّهُ، فَصَارَ يَقُولُ فِيهَا الشِّعْرَ، وَعَرَفَ النَّاسُ قِصَّتَهُمَا.
وَلَمَّا طَلَبَ الزَّوَاجَ مِنْهَا، رَفَضَ أَبُوهَا، لِأَنَّ الشَّاعِرَ ذَكَرَ اسْمَهَا فِي قَصَائِدِهِ أَمَامَ النَّاسِ، وَكَانَ ذَلِكَ عَيْبًا عِنْدَ قَبِيلَتِهَا. فَتَزَوَّجَتْ لَيْلَى رَجُلًا آخَرَ، وَرَحَلَتْ مَعَهُ بَعِيدًا.
فَهَامَ قَيْسٌ عَلَى وَجْهِهِ فِي الصَّحْرَاءِ، يَعِيشُ مَعَ الوُحُوشِ، وَيُنْشِدُ الأَشْعَارَ لِلرِّيحِ وَالنُّجُومِ، فَسَمَّاهُ النَّاسُ «مَجْنُونَ لَيْلَى».
وَلَا يَعْرِفُ المُؤَرِّخُونَ هَلْ عَاشَ قَيْسٌ حَقًّا، أَمْ هُوَ شَخْصِيَّةٌ صَنَعَهَا الرُّوَاةُ. لَكِنَّ قِصَّتَهُ عَبَرَتِ القُرُونَ وَاللُّغَاتِ.
Traduction : Qays ibn al-Mulawwaḥ est un poète arabe qui vécut dans la steppe au VIIe siècle, comme le disent les récits anciens. Qays aima sa cousine Layla depuis l’enfance ; ils gardaient ensemble les moutons. Puis son amour grandit : il se mit à composer des vers sur elle, et les gens connurent leur histoire. Quand il la demanda en mariage, le père refusa, car le poète avait cité son nom dans ses poèmes devant tout le monde, ce qui était une honte pour sa tribu. Layla épousa un autre homme et partit loin avec lui. Qays erra alors sans but dans le désert, vivant parmi les bêtes sauvages et déclamant ses vers au vent et aux étoiles ; les gens l’appelèrent « le fou de Layla ». Les historiens ne savent pas si Qays a vraiment existé ou s’il est un personnage inventé par les conteurs. Mais son histoire a traversé les siècles et les langues.
Retiens trois traits du héros ʿudhrî : il aime dès l’enfance ; il est séparé de l’aimée par la société (la tribu, le père, le mariage) ; il se consume dans la solitude au point de passer pour fou. Le surnom مَجْنُونٌ vient de la racine ج ن ن, « être caché, être possédé », comme الجُنُونُ (la folie).
Culture
La légende a voyagé bien au-delà du monde arabe. Au XIIe siècle, le poète persan نِظَامِي (Nizāmī) en a tiré un long poème narratif en 1188. Le couple Layla et Majnûn est ensuite devenu, en persan, en turc ou en ourdou, le modèle des amants séparés, un peu comme Tristan et Iseut en Europe.
Nizar Qabbani, l’amour en langue moderne
Treize siècles plus tard, la poésie d’amour change de décor : on quitte la tente pour la ville, le chameau pour le café et la fenêtre. Voici une courte biographie, elle aussi rédigée pour ce cours.
وُلِدَ نِزَار قَبَّانِي فِي دِمَشْقَ سَنَةَ ١٩٢٣، وَدَرَسَ الحُقُوقَ، ثُمَّ عَمِلَ دِبْلُومَاسِيًّا فِي عِدَّةِ عَوَاصِمَ.
نَشَرَ دِيوَانَهُ الأَوَّلَ سَنَةَ ١٩٤٤ وَهُوَ طَالِبٌ، وَكَتَبَ عَنِ الحُبِّ وَالمَرْأَةِ بِلُغَةٍ سَهْلَةٍ قَرِيبَةٍ مِنَ الحَيَاةِ اليَوْمِيَّةِ، فَقَرَأَهُ الشَّبَابُ فِي كُلِّ البِلَادِ العَرَبِيَّةِ، وَغَنَّى كَثِيرٌ مِنَ المُطْرِبِينَ قَصَائِدَهُ.
تُوُفِّيَ فِي لَنْدَنَ سَنَةَ ١٩٩٨، وَدُفِنَ فِي دِمَشْقَ.
Traduction : Nizar Qabbani est né à Damas en 1923 ; il a étudié le droit, puis il a été diplomate dans plusieurs capitales. Il a publié son premier recueil en 1944, alors qu’il était étudiant, et il a écrit sur l’amour et la femme dans une langue simple, proche de la vie quotidienne : les jeunes l’ont lu dans tous les pays arabes et de nombreux chanteurs ont chanté ses poèmes. Il est mort à Londres en 1998 et a été enterré à Damas.
Qabbani a reçu le surnom de شَاعِرُ المَرْأَةِ (« le poète de la femme »). Chez lui, la femme n’est plus seulement l’aimée lointaine : elle devient souvent un personnage qui parle, qui pense et qui choisit. Il écrit aussi bien des poèmes de forme classique que des poèmes en vers libres (شِعْرُ التَّفْعِيلَةِ).
Comparer deux ghazals
- Décor : la البَادِيَةُ et les الأَطْلَالُ chez Majnûn ; la ville, la chambre, la fenêtre, la pluie chez Qabbani.
- Sentiment dominant : le الشَّوْقُ et la douleur du الفِرَاقُ d’un côté ; la tendresse, le désir et parfois l’ironie de l’autre.
- Langue : arabe ancien, riche en images de la nature ; arabe moderne, simple, presque parlé.
- Place de la femme : aimée silencieuse et inaccessible ; femme qui prend la parole.
Le lexique de l’amour et la forme du poème
Le tableau suivant rassemble les mots clés du chapitre. Plusieurs noms de sentiments suivent le schème فِعَالٌ, masdar de la forme III فَاعَلَ, qui exprime une action réciproque : فَارَقَ → فِرَاقٌ (se séparer l’un de l’autre), وَاصَلَ → وِصَالٌ (s’unir), لَاقَى → لِقَاءٌ (se rencontrer), عَاتَبَ → عِتَابٌ (se faire des reproches).
| Arabe | Français |
|---|---|
| الحُبُّ | l’amour |
| الهَوَى | la passion amoureuse |
| العِشْقُ | l’amour fou, l’amour passion |
| الشَّوْقُ | le désir ardent de l’être absent |
| الحَنِينُ | la nostalgie |
| الفِرَاقُ | la séparation |
| اللِّقَاءُ | la rencontre, les retrouvailles |
| الوِصَالُ | l’union des amants |
| الهَجْرُ | l’éloignement, l’abandon |
| العِتَابُ | le reproche tendre |
| الحَبِيبُ / الحَبِيبَةُ | l’être aimé (m. / f.) |
| العَاشِقُ | l’amoureux passionné |
| الغَزَلُ | la poésie amoureuse |
| عُذْرِيٌّ | ʿudhrî : chaste, à la manière des Banû ʿUdhra |
| العَفَافُ | la chasteté, la retenue |
| الجُنُونُ | la folie |
| الدُّمُوعُ | les larmes |
| القَلْبُ | le cœur |
| البَادِيَةُ | la steppe des Bédouins |
| الأَطْلَالُ | les vestiges d’un campement abandonné |
| الشَّاعِرُ | le poète |
| القَصِيدَةُ | le poème |
| الدِّيوَانُ | le recueil de poèmes |
| البَيْتُ | le vers |
| القَافِيَةُ | la rime |
| الإِلْقَاءُ | la déclamation, la diction |
Le vers classique, البَيْتُ, se coupe en deux moitiés : la première est le الصَّدْرُ, la seconde le العَجُزُ. Tous les vers d’un poème classique, القَصِيدَةُ العَمُودِيَّةُ, suivent le même mètre et finissent sur la même rime, القَافِيَةُ. Au VIIIe siècle, le grammairien al-Khalīl ibn Aḥmad a décrit ces mètres, qu’on appelle البُحُورُ (« les mers »).

Lire et dire un poème
Voici un poème en vers libres écrit pour ce cours, dans l’esprit de la poésie amoureuse moderne. Ce n’est pas un texte de Qabbani : c’est un exercice de style pour t’entraîner à la diction.
أَنَا لَا أَكْتُبُ عَنْكِ قَصِيدَةً…
أَنَا أَكْتُبُكِ أَنْتِ،
حَرْفًا… حَرْفًا،
عَلَى زُجَاجِ النَّافِذَةِ
حِينَ يَمُرُّ المَطَرُ.
Traduction : Je n’écris pas un poème sur toi… / je t’écris, toi, / lettre… après lettre, / sur la vitre de la fenêtre / quand passe la pluie.
Méthode : dire un poème
- Lire le texte en silence et chercher les mots inconnus ; vérifier la vocalisation des fins de mots.
- Repérer les pauses : la césure entre الصَّدْرُ et العَجُزُ dans un vers classique, la fin de chaque ligne et les points de suspension dans un vers libre.
- Faire entendre la rime et les sons qui reviennent (ici le ك de أَكْتُبُكِ et de عَنْكِ).
- Choisir un ton : douceur, plainte, surprise… et ralentir sur les mots clés du sentiment.
- Regarder son public à la fin de chaque phrase et ne pas courir vers la fin.
Attention
Dans la poésie d’amour, le pronom de 2e personne au féminin est partout : أُحِبُّكِ (je t’aime, à une femme) n’a pas la même fin que أُحِبُّكَ (à un homme). En lisant, prononce bien la dernière voyelle : -ki ou -ka change le sens. Ne confonds pas non plus الهَوَى (la passion) et الهَوَاءُ (l’air).

À retenir
- Le الغَزَلُ est la poésie d’amour ; le ghazal ʿudhrî chante un amour chaste, unique et impossible.
- Majnûn Layla (Qays ibn al-Mulawwaḥ) est le héros légendaire de ce ghazal : séparé de Layla, il erre dans le désert.
- Nizar Qabbani (Damas 1923 – Londres 1998) renouvelle la poésie d’amour dans une langue simple et moderne.
- Lexique clé : الحُبُّ, الشَّوْقُ, الفِرَاقُ, الحَنِينُ ; schème فِعَالٌ pour les sentiments réciproques.
- Un vers classique = صَدْرٌ + عَجُزٌ ; on marque la césure et la rime en le disant.
Pour aller plus loin
Entraîne-toi avec les exercices sur le ghazal arabe, puis vérifie tes connaissances avec le QCM sur la poésie d’amour. Pour analyser les images d’un poème, lis le cours Analyser un texte littéraire ; pour un autre grand texte classique, découvre Shéhérazade et le récit enchâssé.

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