Le chapitre Shéhérazade arabe 1re t’ouvre les portes du plus célèbre recueil de contes du monde arabe, أَلْفُ لَيْلَةٍ وَلَيْلَةٌ (Les Mille et Une Nuits). Tu vas comprendre comment une conteuse sauve sa vie grâce au suspense, comment les histoires s’emboîtent les unes dans les autres, et comment ce trésor est arrivé en France grâce à Antoine Galland. Tu liras aussi des extraits en arabe classique simplifié.
Découvrir Shéhérazade arabe 1re : le récit-cadre
Tout le recueil repose sur une histoire de départ que l’on appelle le récit-cadre (القِصَّةُ الإِطَارُ). Voici un texte écrit pour ce cours, dans l’esprit des Nuits, en arabe classique simplifié.
كَانَ فِي قَدِيمِ الزَّمَانِ مَلِكٌ عَظِيمٌ اسْمُهُ شَهْرِيَارُ، يَحْكُمُ مَمْلَكَةً وَاسِعَةً.
فَلَمَّا خَانَتْهُ زَوْجَتُهُ، غَضِبَ غَضَبًا شَدِيدًا، وَصَارَ يَتَزَوَّجُ كُلَّ لَيْلَةٍ فَتَاةً ثُمَّ يَقْتُلُهَا فِي الصَّبَاحِ، فَخَافَ النَّاسُ عَلَى بَنَاتِهِمْ.
وَكَانَ لِلْوَزِيرِ بِنْتٌ ذَكِيَّةٌ اسْمُهَا شَهْرَزَادُ، قَرَأَتِ الكُتُبَ وَحَفِظَتِ الأَشْعَارَ وَالأَخْبَارَ. فَقَالَتْ لِأَبِيهَا: «زَوِّجْنِي هَذَا المَلِكَ، فَلَعَلِّي أُنْقِذُ بَنَاتِ النَّاسِ».
وَفِي اللَّيْلَةِ الأُولَى، طَلَبَتْ أُخْتُهَا الصَّغِيرَةُ دُنْيَازَادُ أَنْ تَحْكِيَ لَهَا حِكَايَةً، فَبَدَأَتْ شَهْرَزَادُ تَحْكِي وَالمَلِكُ يَسْمَعُ.
فَلَمَّا طَلَعَ الصَّبَاحُ، سَكَتَتْ قَبْلَ نِهَايَةِ الحِكَايَةِ، فَقَالَ المَلِكُ فِي نَفْسِهِ: «لَا أَقْتُلُهَا حَتَّى أَسْمَعَ بَقِيَّةَ حَدِيثِهَا». وَهَكَذَا مَرَّتْ أَلْفُ لَيْلَةٍ وَلَيْلَةٌ.
Traduction : Il était une fois, dans les temps anciens, un grand roi nommé Shahriyar, qui gouvernait un vaste royaume. Lorsque son épouse le trahit, il fut pris d’une violente colère : chaque nuit il épousait une jeune fille, puis la faisait tuer au matin, si bien que les gens tremblaient pour leurs filles. Le vizir avait une fille intelligente nommée Shéhérazade, qui avait lu les livres et appris par cœur poèmes et récits. Elle dit à son père : « Marie-moi à ce roi ; peut-être sauverai-je les filles des gens. » La première nuit, sa petite sœur Dunyazad lui demanda de lui raconter une histoire ; Shéhérazade commença à raconter, et le roi écoutait. Quand le matin parut, elle se tut avant la fin de l’histoire. Le roi se dit : « Je ne la tuerai pas avant d’avoir entendu la suite de son récit. » Ainsi passèrent mille et une nuits.
Observe les personnages : شَهْرِيَارُ Shahriyār, le roi blessé et cruel ; شَهْرَزَادُ Shahrazād, la fille du vizir, cultivée et courageuse ; دُنْيَازَادُ Dunyāzād, la petite sœur complice qui relance la conteuse chaque soir. Le conte n’est pas un simple divertissement : raconter, c’est retarder la mort. La parole devient une arme pacifique contre la violence.

Le récit enchâssé : des histoires dans l’histoire
Définition
Un récit enchâssé (on dit aussi récit emboîté ou récit encadré) est une histoire racontée par un personnage à l’intérieur d’une autre histoire. Le premier récit est le récit-cadre (القِصَّةُ الإِطَارُ) ; les histoires qu’il contient sont des récits enchâssés (الحِكَايَاتُ المُضَمَّنَةُ). La critique arabe parle aussi de الحِكَايَاتُ المُتَدَاخِلَةُ, « les récits qui s’imbriquent ».
Dans les Nuits, l’emboîtement peut descendre très loin. Exemple célèbre : dans حِكَايَةُ التَّاجِرِ وَالعِفْرِيتِ (« Le marchand et le démon »), un marchand jette des noyaux de dattes qui tuent par accident le fils d’un démon. Le démon veut se venger. Trois vieillards arrivent l’un après l’autre ; chacun propose de raconter son histoire extraordinaire en échange d’une partie du sang du marchand. Shéhérazade raconte donc qu’un vieillard raconte… Et dans le récit du vieillard, d’autres personnages prennent parfois la parole à leur tour.

Autre exemple : les sept voyages de السِّنْدِبَادُ البَحْرِيُّ (Sindbad le marin) sont racontés par Sindbad lui-même, devenu vieux et riche, à un pauvre porteur qui porte le même nom, السِّنْدِبَادُ الحَمَّالُ (Sindbad le portefaix). Le narrateur du voyage est donc un personnage de second niveau.
Règle
Pour analyser un récit enchâssé, pose toujours trois questions : qui raconte (الرَّاوِي, le narrateur) ? à qui (المَرْوِيُّ لَهُ, le destinataire du récit) ? pourquoi ? Dans les Nuits, on raconte presque toujours pour obtenir quelque chose : sauver une vie, gagner du temps, convaincre ou instruire un roi.
Les formules du conteur en arabe classique simplifié
Les Nuits sont écrites dans une langue proche de l’oral, souvent appelée « moyen arabe ». Elles reviennent régulièrement aux mêmes formules, que tu dois savoir reconnaître. Les deux premières sont citées d’après le texte traditionnel, qui appartient au domaine public :
بَلَغَنِي أَيُّهَا المَلِكُ السَّعِيدُ…
« Il m’est parvenu, ô roi bienheureux… » : c’est la formule d’ouverture de Shéhérazade. Le verbe بَلَغَ (parvenir) montre que la conteuse ne prétend pas inventer : elle transmet une histoire entendue. Le vocatif أَيُّهَا + nom défini interpelle le roi, auditeur principal.
وَأَدْرَكَ شَهْرَزَادَ الصَّبَاحُ فَسَكَتَتْ عَنِ الكَلَامِ المُبَاحِ.
« Le matin surprit Shéhérazade, et elle cessa de dire ce qui lui était permis » : c’est la formule de clôture de chaque nuit. Remarque la rime intérieure الصَّبَاحُ / المُبَاحِ : une petite musique qui marque la fin de la séance.
D’autres tournures fréquentes : حُكِيَ أَنَّ… (« on raconte que… », verbe au passif), كَانَ فِي قَدِيمِ الزَّمَانِ… (« il était une fois, dans les temps anciens… »), فَلَمَّا كَانَتِ اللَّيْلَةُ الثَّانِيَةُ قَالَتْ… (« quand vint la deuxième nuit, elle dit… »). La narration avance par des enchaînements en فَـ et en ثُمَّ, et par des subordonnées de temps en لَمَّا + accompli.
| Arabe | Français |
|---|---|
| لَيْلَةٌ (ج) لَيَالٍ | nuit |
| حِكَايَةٌ (ج) حِكَايَاتٌ | conte, histoire racontée |
| حَكَى يَحْكِي | raconter |
| رَاوٍ (ج) رُوَاةٌ / الرَّاوِي | narrateur, conteur |
| مَلِكٌ (ج) مُلُوكٌ | roi |
| وَزِيرٌ (ج) وُزَرَاءُ | vizir, ministre |
| سَكَتَ يَسْكُتُ | se taire |
| عِفْرِيتٌ (ج) عَفَارِيتُ | démon, génie (ʿifrīt) |
| تَاجِرٌ (ج) تُجَّارٌ | marchand |
| إِطَارٌ | cadre |
| تَشْوِيقٌ | suspense |
| بَقِيَّةٌ | suite, reste |
De Bagdad à Versailles : la traduction d’Antoine Galland
Le recueil a une longue histoire. Son noyau vient d’un livre persan, هَزَارُ أَفْسَانَ (« Mille contes »), déjà cité par des auteurs arabes au Xe siècle. Il a été enrichi pendant des siècles de contes de Bagdad, puis du Caire. Le plus ancien manuscrit presque complet, d’origine syrienne, date du XIVe ou du XVe siècle.
C’est sur ce manuscrit que travaille l’orientaliste français Antoine Galland (أَنْطُوَان غَالَان). Il publie entre 1704 et 1717 Les Mille et Une Nuits, contes arabes traduits en français, en douze volumes (les derniers paraissent après sa mort, en 1715). Galland adapte le texte au goût de la cour de Louis XIV : il adoucit certains passages et efface les répétitions.
Culture
Les contes d’Aladdin et d’Ali Baba ne figurent dans aucun manuscrit arabe ancien connu. Galland les a entendus à Paris, en 1709, de la bouche d’un jeune conteur d’Alep, حَنَّا دِيَاب (Hannâ Diyâb). On les appelle parfois les « contes orphelins ». Ils sont devenus, grâce à la traduction française, les plus célèbres du recueil !
Le succès est immense : les Nuits sont traduites de la version française dans toute l’Europe et inspirent Voltaire, Montesquieu, puis les romantiques. En 1835, une édition imprimée en arabe paraît au Caire (édition de Boulaq), ce qui relance la lecture du texte dans le monde arabe. Au XXe siècle, des écrivains arabes comme Naguib Mahfouz ou le dramaturge Tawfiq al-Hakim réécrivent à leur tour le personnage de Shéhérazade.
Pièges de lecture et de grammaire
Attention
- Dans le titre أَلْفُ لَيْلَةٍ وَلَيْلَةٌ, لَيْلَةٍ est au génitif (complément de أَلْفُ, nombre suivi d’un singulier au cas indirect), mais وَلَيْلَةٌ est au nominatif : il est coordonné à أَلْفُ, pas à لَيْلَةٍ.
- شَهْرَزَادُ et شَهْرِيَارُ sont des noms propres étrangers : ils sont diptotes, donc sans tanwîn (شَهْرَزَادَ au cas direct comme au cas indirect).
- Dans وَأَدْرَكَ شَهْرَزَادَ الصَّبَاحُ, l’ordre est verbe + complément + sujet : le sujet est الصَّبَاحُ (nominatif), et c’est Shéhérazade qui est « atteinte » (cas direct). Ne traduis pas « Shéhérazade atteignit le matin ».
À retenir
- Le recueil أَلْفُ لَيْلَةٍ وَلَيْلَةٌ repose sur un récit-cadre : Shéhérazade raconte pour survivre et pour transformer le roi.
- Un récit enchâssé est raconté par un personnage du récit précédent ; on se demande toujours qui raconte, à qui et pourquoi.
- Formules clés : بَلَغَنِي أَيُّهَا المَلِكُ السَّعِيدُ, حُكِيَ أَنَّ, وَأَدْرَكَ شَهْرَزَادَ الصَّبَاحُ.
- Antoine Galland traduit les Nuits en français de 1704 à 1717 et y ajoute Aladdin et Ali Baba, entendus de Hannâ Diyâb.


