Ce cours art et pouvoir 1re t’emmène dans les palais et les cours princières du monde arabe pour comprendre une question très ancienne : l’artiste sert-il le prince, ou peut-il le critiquer ? Tu découvres la poésie d’éloge المَدْحُ avec al-Mutanabbi, les inscriptions de l’Alhambra, puis la caricature et la censure, avec le vocabulaire et les tournures utiles pour argumenter.
Le vocabulaire de l’art et pouvoir 1re
Le thème met face à face deux mondes : celui de l’art الفَنُّ et celui du pouvoir السُّلْطَةُ. Entre les deux se trouve souvent un personnage clé, le mécène, que l’arabe appelle رَاعِي الفُنُونِ, littéralement « celui qui prend soin des arts ». Le mot رَاعٍ vient de la racine ر ع ي, qui donne aussi رِعَايَةٌ (protection, parrainage).
| Arabe | Français |
|---|---|
| فَنٌّ ج فُنُونٌ | art |
| سُلْطَةٌ | pouvoir, autorité |
| حَاكِمٌ ج حُكَّامٌ | dirigeant, gouvernant |
| أَمِيرٌ ج أُمَرَاءُ | prince, émir |
| بَلَاطٌ | la cour (d’un souverain) |
| قَصْرٌ ج قُصُورٌ | palais |
| شَاعِرٌ ج شُعَرَاءُ | poète |
| قَصِيدَةٌ ج قَصَائِدُ | poème |
| مَدَحَ – يَمْدَحُ | faire l’éloge de |
| مَدْحٌ | éloge (genre poétique) |
| هِجَاءٌ | satire (poème qui attaque) |
| رَاعِي الفُنُونِ | mécène |
| نَقْشٌ ج نُقُوشٌ | inscription gravée |
| زَخْرَفَةٌ ج زَخَارِفُ | ornement, décor |
| رَقَابَةٌ | censure, contrôle |
| رَسْمٌ سَاخِرٌ | dessin satirique, caricature |
| حُرِّيَّةُ التَّعْبِيرِ | liberté d’expression |

La poésie d’éloge : al-Mutanabbi et Sayf al-Dawla
Dans la tradition arabe classique, le poète vit souvent auprès d’un prince. Il compose des poèmes qui célèbrent sa générosité, son courage et ses victoires. Ce genre s’appelle المَدْحُ (ou المَدِيحُ) : c’est l’un des « arts » majeurs de la قَصِيدَةُ classique.
Définition
المَدْحُ : poème qui fait l’éloge d’une personne puissante. Son contraire est الهِجَاءُ, la satire, qui ridiculise ou attaque. Le verbe est مَدَحَ – يَمْدَحُ (schème فَعَلَ – يَفْعَلُ), le masdar مَدْحٌ, et le poète qui loue est un مَادِحٌ (participe actif).
وُلِدَ أَبُو الطَّيِّبِ المُتَنَبِّي فِي الكُوفَةِ سَنَةَ 915 تَقْرِيبًا، وَصَارَ مِنْ أَشْهَرِ شُعَرَاءِ العَرَبِ.
عَاشَ تِسْعَ سَنَوَاتٍ فِي بَلَاطِ سَيْفِ الدَّوْلَةِ الحَمْدَانِيِّ، أَمِيرِ حَلَبَ. كَانَ الأَمِيرُ يُكْرِمُهُ، وَكَانَ الشَّاعِرُ يَمْدَحُ شَجَاعَتَهُ فِي المَعَارِكِ.
ثُمَّ اخْتَلَفَ المُتَنَبِّي مَعَ رِجَالِ البَلَاطِ فَرَحَلَ إِلَى مِصْرَ، وَمَدَحَ حَاكِمَهَا كَافُورًا، ثُمَّ هَجَاهُ بِقَسْوَةٍ حِينَ لَمْ يُعْطِهِ مَا وَعَدَهُ بِهِ.
Traduction : Abou al-Tayyib al-Mutanabbi est né à Koufa vers 915 et il est devenu l’un des plus célèbres poètes arabes. Il a vécu neuf ans à la cour de Sayf al-Dawla le Hamdanide, prince d’Alep. Le prince le comblait de bienfaits et le poète faisait l’éloge de son courage dans les batailles. Puis al-Mutanabbi s’est brouillé avec les gens de la cour : il est parti en Égypte, a fait l’éloge de son gouverneur Kafour, puis l’a durement satirisé quand celui-ci ne lui a pas donné ce qu’il lui avait promis.
Le plus célèbre poème d’éloge adressé à Sayf al-Dawla s’ouvre sur ce vers, qui fait de la grandeur du prince la mesure de ses exploits :
عَلَى قَدْرِ أَهْلِ العَزْمِ تَأْتِي العَزَائِمُ وَتَأْتِي عَلَى قَدْرِ الكِرَامِ المَكَارِمُ
Traduction : « C’est à la mesure des hommes de volonté que viennent les grandes résolutions, et c’est à la mesure des hommes généreux que viennent les nobles actions. »
Remarque la construction en miroir : العَزْمُ / العَزَائِمُ (racine ع ز م) et الكِرَامُ / المَكَارِمُ (racine ك ر م). Le poète joue sur la racine : c’est une figure très prisée de la poésie arabe. Le prince n’est jamais nommé, mais tout le monde comprend qu’il est l’« homme de volonté » par excellence.

Louer en arabe : l’exclamation et l’élatif
Règle
L’exclamation d’admiration (صِيغَةُ التَّعَجُّبِ) se forme avec مَا أَفْعَلَ suivi d’un nom à l’accusatif : مَا أَشْجَعَ الأَمِيرَ! « Comme le prince est courageux ! », مَا أَجْمَلَ هَذِهِ القَصِيدَةَ! « Comme ce poème est beau ! ». Avec un pronom, on l’accroche au verbe : مَا أَكْرَمَهُ! « Comme il est généreux ! ».
L’élatif (اِسْمُ التَّفْضِيلِ) sur le schème أَفْعَلُ sert à comparer (أَشْجَعُ مِنْ « plus courageux que ») ou à exprimer le superlatif en annexion : أَشْهَرُ الشُّعَرَاءِ « le plus célèbre des poètes ».
| Adjectif | Exclamation | Élatif |
|---|---|---|
| شُجَاعٌ courageux | مَا أَشْجَعَهُ! | أَشْجَعُ |
| كَرِيمٌ généreux | مَا أَكْرَمَهُ! | أَكْرَمُ |
| جَمِيلٌ beau | مَا أَجْمَلَهُ! | أَجْمَلُ |
| عَظِيمٌ grand | مَا أَعْظَمَهُ! | أَعْظَمُ |
| شَهِيرٌ célèbre | مَا أَشْهَرَهُ! | أَشْهَرُ |
Attention
Ne confonds pas الشِّعْرُ (la poésie), الشَّعْرُ (les cheveux) et الشُّعُورُ (le sentiment) : la même racine ش ع ر, trois sens différents selon les voyelles. De même, بَلَاطٌ désigne la cour d’un prince, mais aussi le carrelage : c’est le contexte qui tranche. Enfin, après مَا أَفْعَلَ le nom est toujours à l’accusatif : مَا أَجْمَلَ القَصْرَ! et non القَصْرُ.
L’Alhambra : quand les murs font l’éloge du prince

قَصْرُ الحَمْرَاءِ فِي غَرْنَاطَةَ مِنْ أَجْمَلِ القُصُورِ فِي العَالَمِ. بُنِيَ مُعْظَمُهُ فِي القَرْنِ الرَّابِعَ عَشَرَ فِي عَهْدِ سَلَاطِينِ بَنِي نَصْرٍ.
تُزَيِّنُ جُدْرَانَهُ زَخَارِفُ نَبَاتِيَّةٌ وَهَنْدَسِيَّةٌ وَكِتَابَاتٌ بِالخَطِّ العَرَبِيِّ. وَمِنْ أَغْرَبِ مَا فِيهِ أَنَّ الجُدْرَانَ «تَتَكَلَّمُ»: فَقَدْ نَقَشَ الفَنَّانُونَ عَلَيْهَا قَصَائِدَ لِلشَّاعِرِ ابْنِ زَمْرَكَ، يَتَحَدَّثُ فِيهَا القَصْرُ عَنْ نَفْسِهِ وَيَمْدَحُ السُّلْطَانَ الَّذِي بَنَاهُ.
فَالفَنُّ هُنَا فِي خِدْمَةِ السُّلْطَةِ: كُلُّ زَائِرٍ يَقْرَأُ اسْمَ الحَاكِمِ وَيَرَى عَظَمَتَهُ. وَاليَوْمَ يَزُورُ القَصْرَ مَلَايِينُ السُّيَّاحِ كُلَّ سَنَةٍ، فَيُعْجَبُونَ بِجَمَالِهِ أَكْثَرَ مِمَّا يَتَذَكَّرُونَ أَسْمَاءَ السَّلَاطِينِ.
Traduction : Le palais de l’Alhambra, à Grenade, est l’un des plus beaux palais du monde. L’essentiel en a été construit au XIVe siècle, sous les sultans nasrides. Ses murs sont ornés de décors végétaux et géométriques et d’inscriptions en calligraphie arabe. Le plus étonnant, c’est que les murs « parlent » : les artistes y ont gravé des poèmes d’Ibn Zamrak, dans lesquels le palais parle de lui-même et fait l’éloge du sultan qui l’a bâti. L’art est ici au service du pouvoir : chaque visiteur lit le nom du souverain et voit sa grandeur. Aujourd’hui, des millions de touristes visitent le palais chaque année ; ils admirent sa beauté plus qu’ils ne se souviennent du nom des sultans.
Un poème d’Ibn Zamrak commence ainsi : أَنَا الرَّوْضُ قَدْ أَصْبَحْتُ بِالحُسْنِ حَالِيَا « Je suis le jardin, je me suis paré de beauté ». C’est le palais qui dit « je » ! Ces نُقُوشٌ mêlent l’écriture cursive et le style anguleux appelé الخَطُّ الكُوفِيُّ (coufique). Le décor n’est donc pas seulement beau : il transmet un message politique, la gloire de la dynastie.
Culture
Le nom الحَمْرَاءُ signifie « la Rouge », sans doute à cause de la couleur de ses murs d’enceinte. C’est le féminin de l’adjectif de couleur أَحْمَرُ (schème أَفْعَلُ / فَعْلَاءُ), parce que le mot sous-entendu, القَلْعَةُ (la forteresse), est féminin.
L’art contre le prince : satire, caricature et censure
L’artiste ne fait pas toujours l’éloge du pouvoir. Le هِجَاءُ d’al-Mutanabbi contre Kafour montre déjà qu’un poète déçu peut retourner sa plume contre un dirigeant. À l’époque moderne, ce rôle revient souvent au رَسْمٌ سَاخِرٌ (le dessin satirique) publié dans la presse. Le caricaturiste الرَّسَّامُ السَّاخِرُ utilise l’exagération المُبَالَغَةُ et le symbole الرَّمْزُ pour faire rire et réfléchir à la fois.
Face à lui se dresse la رَقَابَةُ, la censure : un رَقِيبٌ relit les textes et les dessins avant publication et peut les interdire. Au XIXe siècle déjà, le journaliste égyptien Yaʿqūb Ṣanūʿ lance un journal satirique, Abou Naddara (« l’homme aux lunettes ») ; interdit, il continue de le publier depuis Paris. Aujourd’hui, on parle partout de حُرِّيَّةُ التَّعْبِيرِ, la liberté d’expression, et de ses limites.
Définition
الرَّقَابَةُ (masdar de رَاقَبَ – يُرَاقِبُ, forme III) : contrôle exercé par une autorité sur ce qui est publié. On dit مَنَعَتِ الرَّقَابَةُ الكِتَابَ « la censure a interdit le livre ». Le geste du censeur est souvent représenté par des ciseaux : مِقَصُّ الرَّقِيبِ.
Pour donner ton avis sur ce thème (un sujet fréquent à l’oral), utilise des connecteurs simples : فِي رَأْيِي (à mon avis), أَعْتَقِدُ أَنَّ (je pense que, suivi d’un nom à l’accusatif), مِنْ جِهَةٍ… وَمِنْ جِهَةٍ أُخْرَى… (d’un côté… de l’autre…), لَكِنَّ (mais). Exemple :
مِنْ جِهَةٍ، سَاعَدَ الأُمَرَاءُ الفَنَّانِينَ؛ وَمِنْ جِهَةٍ أُخْرَى، لَمْ يَكُنِ الفَنَّانُ حُرًّا. أَعْتَقِدُ أَنَّ الفَنَّ يَحْتَاجُ إِلَى الحُرِّيَّةِ.
Traduction : D’un côté, les princes ont aidé les artistes ; de l’autre, l’artiste n’était pas libre. Je pense que l’art a besoin de liberté.
À retenir
- المَدْحُ = poésie d’éloge ; الهِجَاءُ = satire. Al-Mutanabbi a loué Sayf al-Dawla, prince d’Alep, puis a satirisé Kafour en Égypte.
- Le mécène se dit رَاعِي الفُنُونِ ; la cour, البَلَاطُ.
- Les نُقُوشٌ de l’Alhambra (Grenade, XIVe siècle, dynastie nasride) font parler le palais et glorifient le sultan.
- Exclamation : مَا أَفْعَلَ + accusatif ; élatif : أَفْعَلُ (+ مِنْ ou en annexion).
- Caricature رَسْمٌ سَاخِرٌ et censure رَقَابَةٌ : l’art peut aussi contester le pouvoir.
Pour aller plus loin
- Faire les exercices sur l’art et le pouvoir
- Tester tes connaissances avec le QCM
- Découvrir un palais et un personnage du Maghreb

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